Présentation du thème du Congrès NLS 2027
par Éric Zuliani
Scénarios fantasmatiques
Je vous propose de nous intéresser pendant une année aux scénarios fantasmatiques.
C’est un abord clinique de la question du fantasme qui occupe, dans notre champ, une position paradoxale : nous l’évoquons peu, tant dans le cours d’une expérience analytique que dans nos manifestations – notons, cependant, la parution récente d’un numéro de La Cause du désir, intitulé Fantasme. S’il prend une telle importance à la fin d’une analyse, lorsque nous évoquons sa traversée, sous quelle forme se présente-t-il au cours du travail analytique, et quelle est sa fonction ?
Nous ne partirons pas de la formule du fantasme que vous connaissez, $ ◇ a, mais, à l’inverse, de l’exploration de ces scénarios fantasmatiques dans l’analyse et dans la civilisation. Celle-ci permettra d’en savoir plus sur le sujet de l’inconscient dans ses rapports à cet objet a.
Une image mise en fonction dans la structure signifiante
Le scénario, dans son acception cinématographique, est une trame écrite et détaillée, un découpage préétabli qui donnera sa structure à un film avant que le montage n’en donne une version. Le scénario fantasmatique ne relève pas simplement de l’imagination : l’image y est mise en fonction dans la structure 2 signifiante [1], selon la définition du fantasme que donne Lacan dans « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », ce qui permet de s’y retrouver dans les productions imaginaires, d’un Hans par exemple.
On peut alors appréhender le fantasme, comme Jacques-Alain Miller le notait à l’occasion de la sortie du Séminaire La Logique du fantasme, d’abord comme rêverie solitaire, rêverie diurne aux allures parfois consolatrices ; ensuite « comme moyen de jouissance – solitaire, là aussi » [2]. Ici, l’image, le mot, la phrase, le scénario sont à disposition du sujet et viennent à l’appui de la masturbation, activité sexuelle à laquelle Freud a porté une attention particulière et qui s’est modifiée avec l’avènement du porno. Il y a un troisième sens que J.-A. Miller précise, et qui est « plus complexe : le fantasme inconscient, le fantasme dit fondamental [qui] donne son cadre à toute la vie mentale du sujet et se découvre au cours de la cure » [3]. Ces scénarios fantasmatiques, vécus sur un mode solitaire, ne se communiquent donc que difficilement dans l’analyse, le sujet étant plus enclin à parler de ses symptômes ; le fantasme se découvrant au cours de la cure signifie qu’il ne relève pas seulement du dire et de son interprétation : pour Freud, il se construit.
S’intéresser au fantasme, c’est éclairer, au-delà de ce qui relève de l’algorithme signifiant S1 → S2, ce qui procède de la formule du fantasme, $ ◇ a.
Empan des scénarios fantasmatiques
J.-A. Miller rappelait, au dernier Congrès de l’AMP, que l’on peut avoir un aperçu du fantasme dès qu’un sujet vient nous rencontrer. Pourquoi ? Parce que quelque chose de ce fantasme a été ébranlé, ce qui le met en position de demander une interprétation. Prenons l’exemple des premiers temps de la cure de l’Homme aux rats pour apercevoir l’empan de ce qu’on entend par scénario fantasmatique.
L’Homme aux rats est d’abord aux prises avec un premier scénario, aux accents pervers, celui du supplice du rat, qui produit sur lui le plus grand effet. Un second scénario, tout aussi fantasmatique, est celui du circuit labyrinthique d’une dette impossible à rembourser. Un troisième, enfin, se joue sur la scène transférentielle, incluant Freud à travers la figure du capitaine cruel.
C’est alors, dirons-nous, une mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient. Freud y est attentif quand il note qu’il fallut à l’Homme aux rats « se convaincre, par les voies douloureuses du transfert, que ses rapports avec son père impliquaient véritablement ces sentiments [notamment de haine] inconscients [4] ». Voilà pourquoi Lacan peut dire : « Amener le patient à son fantasme originel, ce n’est rien lui apprendre, c’est apprendre de lui comment faire. L’objet a dans son rapport à la division du sujet, c’est le patient qui sait y faire, et nous sommes à la place du résultat, dans la mesure où nous le favorisons. [5] »
Entrevu et sous-entendu
Dès le début de sa découverte, Freud s’intéresse aux symptômes liés à la sexualité, sans négliger ce qu’il qualifie de fantaisie ou de fantasme, qui vient comme à l’appui de cette sexualité. Dans les Lettres à Fliess, il examine ces scénarios en lien avec le rêve ; il remonte aux sources infantiles ; il les repère dans la névrose comme dans la paranoïa. Ce qui est décisif, c’est qu’il les rapporte au désir, et non pas d’abord à la réalité. L’abandon de sa Neurotica confère, en effet, au fantasme une place centrale au regard de la réalité effective : la réalité psychique devient alors déterminante, où se mêlent événement et fantasme [6].
Concernant leurs racines infantiles, Freud souligne l’importance de l’entendu et du vu dans leur constitution, préfigurant les deux objets pulsionnels en jeu : la voix et le regard. Plus précisément, ces scénarios fantasmatiques recèlent du sous-entendu, de l’entrevu, c’est-à-dire quelque chose qui excède ce qui a été vu ou entendu, comme dans le fétichisme ou la scène primitive. Ces formations fantasmatiques restent fixées dans la vie mentale du sujet et peinent à émerger dans le cadre de la séance. S’intéresser au fantasme, c’est donc porter l’attention au-delà de ce qui structure la clinique, à savoir le symptôme. Compléter ce dernier du repérage des scénarios fantasmatiques nous met sur la voie des relations du fantasme et du symptôme dans leur rapport à la satisfaction pulsionnelle, d’où le titre du cours de l’orientation lacanienne de J.-A. Miller : « Du symptôme au fantasme et retour [7] ».
L’épreuve du désir de l’Autre
Le fantasme nous introduit moins à la question de la réalité qu’à celle de ce qui peut s’y manifester : le désir de l’Autre, voire sa volonté de jouissance. C’est cette structure d’un au-delà, celui du désir de l’Autre, contre lequel se défend le névrosé, que signalent l’angoisse du phobique, la fuite de l’hystérique ou le tue-le-désir de l’obsessionnel. Le désir de l’Autre est une épreuve [8] de laquelle le sujet se défend par toutes sortes de scénarios fantasmatiques. L’hystérique introduit un tiers qui saurait répondre à ce désir de l’Autre, jouissant de son propre désir insatisfait. L’obsessionnel offre à l’Autre, qui demande et donc désire, le spectacle de son désir impossible et donc retenu.
Comment le fantasme se conjugue-t-il au masculin et au féminin ? Question qui ouvre le champ de la vie amoureuse où le phallus bat la mesure des pantomimes inhérentes à la comédie des sexes.
Le Séminaire VI sera un jalon important pour notre travail. Lacan y produit, selon J.-A. Miller, sa première logique du fantasme : « Il y aura plus tard le Séminaire XIV qui portera ce titre “La Logique du fantasme”. Cette seconde logique du fantasme […] sera adossée à cet article […] “Position de l’inconscient” […] que Lacan a commenté dans son Séminaire XI [9] ».
C’est dans le Séminaire VI que le fantasme est dit fondamental, en ce qu’il se centre sur ce qui lie le sujet et l’objet, ici objet du désir et non pas encore de la pulsion. Le désir de l’Autre, ce n’est pas l’Autre, mais son manque, auquel le sujet répond, par le registre de l’objet. Outre les réponses que ce désir de l’Autre entraîne en termes de névrose, de psychose et de perversion, on saisit l’importance de la fonction que prend le désir de l’analyste dans la direction de la cure. Illustrons-la par une séquence clinique typique que nous livre J.-A. Miller : tout gain thérapeutique obtenu sur le symptôme implique une émergence fantasmatique d’où se manifeste le désir de l’Autre pour le sujet [10]. Ce cycle n’indique-t-il pas, par son mouvement même, un retour au point d’impasse du sujet et la fonction qu’y joue le désir de l’analyste pour y trouver une passe ?
Toujours dans ce Séminaire VI et ailleurs, à partir du constat que les voies du désir sont perverses, Lacan produit une clinique différentielle du fantasme au regard de la perversion où, soit l’objet est recherché, soit le sujet et sa division sont visés. Le « boudoir sadien [11] », à y pénétrer, éclairera la subversion éthique introduite par Freud quant à la jouissance, ainsi qu’une clinique différentielle du destin du fantasme à élucider quand Lacan souligne que « Sade n’est pas dupé par son fantasme, dans la mesure où la rigueur de sa pensée passe dans la logique de sa vie [12] ».
Le fantasme en place du réel
Le fantasme est en position paradoxale quant au réel, ce que Lacan souligne en en parlant comme d’un écran : « c’est par rapport au réel que fonctionne le plan du fantasme. Le réel supporte le fantasme, le fantasme protège le réel [13] ». Lacan ne dit pas « protège du réel », car le fantasme ferme et ouvre l’accès au réel, où c’est l’objet pulsionnel qui est en jeu. Dans le Séminaire XIII, se référant au peintre Magritte, il fait valoir sa série de tableaux qui représentent un tableau dans une fenêtre : « C’est […] l’image à quoi j’ai recouru pour expliquer ce qu’il en est de la fonction du fantasme [14] ». Pourquoi ? Parce que le fantasme est tout autant cadre que fenêtre, et le cas de l’Homme aux loups en donne une illustration saisissante.
Dans sa vie, le rêve des loups revient trois fois, toujours référé à cette double dimension du cadre et de la fenêtre. Ce tableau dans la fenêtre protège parfois du réel, parfois ne l’en protège plus : s’y manifeste alors une volonté mauvaise. Il y a d’abord le rêve inaugural de son enfance, dans lequel seule une image catatonique, catatonie du sujet lui-même, fixe en un double cadre – image et fenêtre – une présence menaçante que l’angoisse signale. Plus tard, dans les débuts du traitement avec Ruth Mack Brunswick, pris d’un accès de paranoïa, le sujet fait le récit d’un autre rêve où une bande de loups gris le menace. Un mur les sépare, mais peut, à tout moment, être traversé. À la fin du traitement, Brunswick note subtilement un rééquilibrage de la subjectivité de l’Homme aux loups par la reprise de son activité d’artiste peintre, marqué par un rêve où il voit par la fenêtre, encore, un paysage apaisé constitué d’arbres – sans loup – , qu’il aimerait peindre.
Le fantasme, de la rêverie à l’axiome organisant toute la vie d’un sujet, en passant par la satisfaction qu’il peut lui apporter, parfois plus que son partenaire de vie, trouve son paradigme dans celui que Freud dégage : Un enfant est battu. Il en donne l’articulation œdipienne, cadenassée par l’amour du père, esquisse la grammaire de ce qu’il appréhende comme une phrase et débouche sur le masochisme. Lacan y revient à de nombreuses reprises. L’étude de ces occurrences est à mener, sans négliger la présence du sentiment de honte chez le sujet qui accompagne l’aveu si difficile de ce fantasme. Qu’en est-il aujourd’hui, par temps d’impudeur généralisée ?
Fantasmes dans le monde
À la toute fin du Séminaire VI, les propos de Lacan sur la sublimation nous guideront dans une première direction afin d’explorer ce que l’art doit au fantasme. Il la définit « comme la forme même dans laquelle se coule le désir », où « la pulsion peut se réduire au pur jeu du signifiant. […] La sublimation […] est ce par quoi peuvent s’équivaloir le désir et la lettre. [Elle] se place comme telle au niveau du sujet logique, là où s’instaure et se déroule tout ce qui est, à proprement parler, travail créateur dans l’ordre du logos. De là, viennent plus ou moins s’insérer dans la société […] les activités culturelles, 8 avec toutes les incidences et tous les risques qu’elles comportent, jusques et y compris le remaniement des conformismes antérieurement instaurés » [15].
Une autre direction ouvre sur les mœurs, les modes de jouir qu’il y a, du fait du rapport sexuel qu’il n’y a pas : toutes sortes de fantasmes y suppléent. Ainsi, J.-A. Miller indique qu’« il n’y a pas de normes sexuelles, mais il y a des normes sociales ». Mais « Là où il y a des normes sociales, il y a des anti-normes sociales, des hors-normes sociales qui participent du même système » [16], précision importante pour explorer, dans le champ social, « l’égarement de notre jouissance [17] », auquel répondent des fantasmes collectifs : recherche effrénée d’une identité où « l’Autre, c’est le corps [18] ». C’est dans ce même chapitre que Lacan avance aussi que « l’inconscient, c’est la politique », ajoutant que « ce qui lie les hommes entre eux, comme ce qui les oppose, est à motiver précisément de ce dont nous essayons d’articuler […] la logique, à savoir, du fantasme » [19] .
De quelle politique parle Lacan ? Celle du symptôme qui, à la fin d’une analyse, ne se traverse pas, à la différence du fantasme. Traverser le fantasme, et audelà, savoir y faire avec les restes symptomatiques : la fin d’une analyse ne se noue-t-elle pas avec « ce souci de l’École » qu’évoquait récemment J.-A. Miller, dans la mesure où ce savoir y faire, ce sinthome, pourrait être mis au service de l’École ?
1. Cf. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 637.
2. Miller J.-A., « Propos sur La Logique du fantasme », La Cause du désir, no 114, juin 2023, p. 69.
3. Ibid.
4. Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’Homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1985, p. 235.
5. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Champ freudien Éd., 2025, p. 297.
6. Cf. Miller J.-A., « Le Séminaire de Barcelone sur Die Wege der Symptombildung », Le Symptôme charlatan, Paris, Seuil, 1998.
7. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, 1982-1983, inédit & Miller J.-A., « Symptôme – Fantasme », La Cause du désir, no 114, juin 2023, p. 72.
8. Cf. Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, op. cit., p. 693.
9. Miller J.-A., « Une introduction à la lecture du Séminaire VI, Le désir et son interprétation », La Cause du désir, no 86, mars 2014, p. 63.
10. Cf. Miller J.-A., « Symptôme – Fantasme », op. cit. p. 75.
11. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, op. cit., p. 765.
12. Ibid., p. 778.
13. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 41. Italique mis par l’auteur.
14. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 337.
15. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 571.
16. Miller J.-A., « Propos sur la logique du fantasme », La Cause du désir, no 114, op. cit., p. 70 & 71.
17. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.
18. Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Champ freudien Éd., p. 311.
19. Ibid., p. 317-318.